Une belle vieille vigne de Grenache
gris aux bras tortueux … Curieusement taillée,
selon une technique située à mi-chemin entre
le gobelet et le cordon de Royat ; un peu comme si ceux qui
nous ont précédés à ses côtés
avaient longtemps hésité à son sujet…
Nous aussi (tout défenseurs
que nous soyons des causes un peu perdues !), nous avons hésité
: en 1990, la forme grise du Grenache avait bien mauvaise
presse. Quel vin allions-nous en faire ? Et puis, avec cette
taille « corniaude », combien d’années
nous faudrait-il, pour redonner aux souches une forme à
peu près calibrée ? Avouons-le : on a même
songé à l’arracher.
Mais chaque vigne doit avoir son
ange gardien : finalement, on l’a graciée ! Pour
en faire un liquoreux.
Quelle type de surmaturité
pour un liquoreux du Minervois ?
Trop sec pour permettre le développement
de la pourriture noble, le climat méditerranéen
n’autorise guère de taux de botrytis supérieurs
à 10 - 20% au maximum.
Nos régions ventées
sont, au contraire, la situation idéale pour une concentration
par flétrissement : dans les pays d’oc, les usages
veulent qu’on parle de passerillage (en occitan : passerilhar
ou panserilhar, du latin : pandere, pansi, pansum) et non,
bien entendu, de vendange tardive (de l’allemand Spätlese),
locution qui ne peut avoir de sens que chez les viticulteurs
alsaciens ou germanophones.
Bref, entre mi-novembre et mi-décembre,
la richesse saccharimétrique atteint 19 à 23°
potentiels … s’il n’y a pas d’accident.
Vinum sine
nomine ? … Ou comment devenir loyal et marchand
?!
Jusqu’en 1985, le décret
de l’appellation MINERVOIS (VDQS) autorisait la production
d’un liquoreux : le MINERVOIS NOBLE.
Las ! A cette date, quand le Minervois
est « promu » en AOC, il n’y a plus personne
pour revendiquer cette production qui, par suite, est exclue
du nouveau décret. Là commence la longue nuit
du Minervois noble (en sortira-t-il jamais … ?). En
tout cas, les conséquences de ce déclassement,
courtelinesques, sont triviales :
Ce n’est plus un VDQS
Ce n’est pas (encore ?) un AOC
Ce ne peut être un simple Vin de Table (trop riche en
alcool potentiel) ni un Vin de Pays (autres normes).
En fin de compte, sans appellation
ni dénomination, notre laissé-pour-compte aurait
bien pu demeurer hors-la-loi - et donc invendable- si une
absconse (mais salutaire !) taxonomie européenne ne
l’eût providentiellement classé dans une
catégorie au nom bucolique : « Moût
partiellement fermenté issu de raisins passerillés
» (sic)
Tel est donc son « nom »
administratif, sous lequel, métamorphosé, il
devient loyal et marchand.
Et le nom de
baptême de la cuvée ?
Un nom (décidément),
c’est toujours compliqué. Les Romains, pragmatiques,
avaient jadis tenté d’en clarifier l’usage
: nomen, praenomen, cognomen (nom, prénom,
surnom). Mais ils n’avaient rien prévu pour les
noms de baptême des cuvées à naître
deux mille ans plus tard …
Un erme, en oc, c’est un
lieu inculte, où pousse une végétation
spontanée. Mais c’est aussi un endroit inhabité,
sauvage, celui où se retirent les ermites (du latin
eremus, le désert) : ne disait-on pas, au Moyen-Age,
que Saint-Guilhem s’était « retiré
au désert » (de là, d’ailleurs,
le nom de la commune) ?
Les ermites qui vécurent
à Centeilles appartenaient à l’Ordre de
Saint Antoine : « thaumaturges », ils guérissaient
d’une terrible maladie (l’ergot), par la prière
et grâce à un onguent, fait de graisse de porc
et de vin, sanctifié au contact des reliques de leur
saint protecteur.